Rumeurs de Marché


RUMEURS DE MARCHÉ

J’attaque ma journée de vendredi direction le marché Popincourt. Les roues de mon trolley foulent chaotiquement les pavés de ce marché qui se tient chaque mardi et vendredi et que j’atteins par la rue Jean-Pierre Timbaud.

Débutant par la poissonnerie, je longe ce grand étal et vire à droite pour atteindre 20 mètres plus loin le marchand de légumes d’Ile de France. A cette heure la file d’attente est courte, et je profite pleinement du dynamisme de Stéphane et de son humeur légère de fin de semaine.

Courant des poireaux aux navets, il me raconte qu’en quittant Montlhéry le matin, il avait croisé quelques flocons de neige. Avec ses mots, flotte dans l’air une fumée glacée qui témoigne du froid de ce matin du 15 janvier. Profitant de le voir courir à l’autre extrémité de l’étal pour peser les panais, je me saisis d’un chou-fleur que je feins de lui lancer en guise de boule de neige. Son rire spontané et communicatif suffirait à réchauffer le marché et l’ensemble de ses occupants. Avant de le quitter, il me prédit en me rendant la monnaie, que la neige arrivera ce soir à Paris. Une nouvelle qui me réjouit à l’aube du week-end, alors que j’entrevois les soupes que ses légumes allaient me permettre de déguster.

marche_popincourt

Me dirigeant maintenant vers un marchand bio, j’entends ici et là la rumeur des voix provenant des clients qui évoquent ce retour du froid, à la fois espéré et redouté, en s’enquérant de la santé des uns et des autres. Au sujet des discussions également, la commémoration des victimes des attentats du dimanche 10 janvier. Je tends l’oreille, me tenant maintenant dans la file d’attente du fromager et contemplant le bleu des Vosges qui se retrouvera bientôt dans mon chariot.

Je note parmi les discussions, la frustration d’un homme qui n’a pas pu atteindre la place pour assister à la cérémonie. Je l’écoute d’autant que j’ai vécu la même expérience, comme j’ose le supposer, beaucoup de riverains du quartier. Deux barrières formées de fourgons de CRS m’ont été proposées avec contrôle systématique des policiers. Une fois arrivé sur la place la cérémonie était terminée, et le discours de Victor Hugo avait laissé place au temps des cerises chanté par le chœur de l’armée française. J’en conclus que la ferveur citoyenne du 11 janvier 2015 à laquelle on a comparé abusivement cette cérémonie, était de toute façon freinée du fait de l’inaccessibilité de la place. La présence de plus hautes autorités politiques et celle de Johnny avait dû nécessiter un dispositif policier plus musclé encore que celui dédié aux citoyens du quartier à la suite du 13 novembre.

Hommage_gerbe_de_fleursAlors, après avoir acheté mes pavés de saumon, je rentre déposer mes courses et repars d’un seul élan place de la République. Avant de prendre le métro ligne 11 direction Châtelet, je m’arrête devant la gerbe de fleurs de la présidence de la République et de la mairie de Paris, et me dirige ensuite face au chêne qui se tient derrière la plaque commémorative. J’y reste quelques minutes. En repartant, mon pas avait perdu de sa légèreté me remémorant les violences subies dans ce quartier en 2015. Je me résous finalement à continuer ma route, comme d’habitude, et sur le quai de la ligne 11, je rédige un texto : « Ground control to Major Tom – Rumeurs du marché, la neige arrive ce soir à Paris ». Je souris, prêt à attaquer ma journée de travail.

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